Les Jeunes en difficulté, une autre manière de travailler

Solidarité intergénérationnelle, dialogue, confiance : les entreprises n'ont-elles pas à apprendre des jeunes en situation de fragilité économique et sociale ?

Fin 2010, un emploi sur quatre occupé par une jeune a bénéficié d'une aide de l'état. L'inflation de dispositifs publics d'insertion professionnelle au fil des années prouve on ne peut mieux la dimension contraignante de la relation entre les employeurs et les jeunes. Une contrainte décuplée lorsqu'il s'agit d'intégrer des jeunes en difficulté. Pourtant, les entreprises n'ont-elles pas beaucoup à apprendre de ces publics qu'elles ont spontanément tendance à écarter ?

INVERSER LA LOGIQUE

Créée en 1957 et reconnue d'utilité publique en 1973, la Fondation Jeunesse Feu Vert aide des jeunes et des familles en difficultés économique, sociale et d'insertion professionnelle. Au travers de nombreuses structures sociales (centres psychopédagogiques, foyers éducatifs, centres d'hébergement, services d'aide à la formation et à l'insertion professionnelle, entreprise d'insertion professionnelle, atelier traiteur, centre de vacances), elle accueille chaque année plus de 7000 jeunes (enfants, adolescents et jeunes adultes) dans quatre départements d'Île-de-France (Paris, Hauts-de-Seine, Essonne, Seine-Saint-Denis).

"En matière d'insertion, le postulat qui prévaut est celui selon lequel il faut se former pour travailler. Mais pour tous les jeunes qui sont déscolarisés depuis des années, l'idée même de la formation peut faire peur. Il faut donc inverser la logique : permettre l'expression en gestes professionnels qui pourront ensuite être transposés sur la base de formations techniques", développe Patrick Gosset, gérant d'Infobat, unes des entreprises d'insertion de la Fondation.

NOUVEAUX CODES RELATIONNELS

En développant au travers de cette variété de structures une approche systémique de l'insertion, Jeunesse Feu Vert rompt avec les codes en vigueur dans le monde de l'entreprise. Alors que les organisations du travail ont souvent tendance à infantiliser les rapports humains, la démarche de prévention repose sur la capacité d'une équipe à construire une légitimité basée sur des relations paradoxalement très "adultes". "La confiance, l'écoute, le sens du dialogue avec les jeunes, la franchise, la proximité, l'engagement quotidien des professionnels permettent d'apaiser les tensions. À condition bien sûr de se donner le temps nécessaire à un suivi extrêmement personnalisé", souligne Jean-Marc Steindecker, le Président de la Fondation. Transparence, échange, sécurisation des parcours, solidarités intergénérationnelles : pour les employeurs, la logique de l'insertion peut également être l'occasion de mettre en œuvre une véritable démarche qualité : pilotage en interne, investissements sur la qualification des tuteurs, négociations au niveau des branches, promotion des bonnes pratiques. Une démarche qui associe les publics internes, bien sûr, mais aussi les personnels externes (intérimaires, prestataires, sous-traitants), ainsi que les clients, les fournisseurs, les relais d'opinion …

Et ça marche. Sur les trois dernières années, 60% à 70% des jeunes passés par les structures d'insertion de Jeunesse feu Vert ont trouvé du travail.

L'INSERTION, UNE OPPORTUNITÉ POUR LES ENTREPRISES

Si elle permet d'infléchir les courbes de l'exclusion sociale, notamment chez les jeunes, l'insertion imprime également de nouvelles dynamiques pour les employeurs.

Les 18-25 ans sont les principales victimes de la crise de l'emploi. "L'un des axes de travail majeurs en matière d'insertion porte sur l'accompagnement dans l'emploi. Les dispositifs s'arrêtent pour la plupart aux portes des entreprises. Or, si on ne l'accompagne pas dans son poste et ses tâches, pour peu qu'il n'ait pas été préparé dans ses représentations et sa formation initiale au monde de l'entreprise et du travail, un jeune va très vite décrocher", affirme Matthieu Angotti, Directeur Général de la Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale (FNARS).

La logique d'accompagnement constitue en soi un véritable atout pour les entreprises : elle leur permet de construire des approches transversales intergénérationnelles, où les jeunes vont permettre à leurs aînés de valoriser des compétences massivement inexploitées. Elle est également l'occasion pour les entreprises de mettre en œuvre une véritable démarche qualité : pilotage en interne, investissements sur la qualification des tuteurs, négociations au niveau des branches, promotion des bonnes pratiques. Une démarche qui associe les publics interne, bien sûr, mais aussi les personnels externe travaillant à l'intérieur de l'entreprise (intérimaires, prestataires, sous-traitants), ainsi que les clients, les fournisseurs, les médias … Cet élargissement du spectre des bénéficiaires offre des perspectives inédites pour l'entreprise.

 


3500 STRUCTURES D'INSERTION PAR L'ACTIVITÉ ÉCONOMIQUE

Élargir le spectre, c'est aussi ce que propose L'Insertion par l'Activité Économique (IAE). Chaque année, plus de 200 000 personnes - bénéficiaires du RSA, jeunes sans qualification, chômeurs de longue durée - sont salariées dans quelques 3 500 structures d'IAE en France.

La fédération Coorace réunit ainsi à elle seule près de 500 entreprises de l'économie sociale et solidaire, qui salarient actuellement près de 100 000 personnes dont 83 000 dans le cadre de parcours d'insertion. "Les entreprises du réseau Coorace ont offert une place aux personnes les plus précarisées, et ont développé la représentation des salariés, leur participation au fonctionnement et à la gouvernance de leurs entreprises, recréant ainsi des espaces de démocratie dans l''économie", souligne Christophe Chevalier, Président de Coorace. Pour autant, l'insertion par l'activité économique est extrêmement perméable aux aléas de la conjoncture.

REVALORISER LE TERRITOIRE

Du coup, les entreprises d'insertion doivent innover. Parmi les solutions à disposition : les Groupements d'Économie Sociale (GES), des entités mutualisées aptes à porter différents outils spécifiquement créés pour les structures de l'économie sociale. "Les structures et activités d'un GES sont liées par un projet collectif de contribution à la création d'activités économiques sur le territoire, au travers d'une offre de service coordonnée qui se traduit notamment par une stratégie globale de valorisation et de dynamisation des compétences et des emplois", commente Christophe Chevalier. En permettant aux entreprises d'insertion d'atteindre des tailles critiques, les GES vont recréer l'emploi, mais aussi réinventer du lien à l'échelle de territoires de vie, autour d'acteurs de natures diverses : acteurs de l'économie sociale, PME, collectivités.

Muriel JAOUËN, JEUNE DIRIGEANT n°97, Avril 2012